Nous avons vu notre ami partir avec les menottes, puis nous avons vu la solidarité devenir aussi concrète que la pluie sur les montagnes.

Stéphane a été très violemment arrêté vers 16h le samedi 8 décembre dans une des petites rues proches de la place de la mairie. Une jeune femme (dont nous apprendrons plus tard qu’il s’agit de Maria) a été violemment arrêtée vers 16h 15, place des Clercs. Très vite nous cherchons à savoir et comprendre ce qui se passe. Nous savons dès le soir qu’ils sont tous les deux en garde à vue. Vers 21h, plusieurs Gilets Jaunes qui avaient été interpellé.es et étaient, eux aussi, en garde à vue sont relâché.es. Nous échangeons avec l’un d’eux qui nous dit avoir vu Stéphane et Maria au commissariat. Rien de plus. Nous passons le dimanche au téléphone pour assembler les différentes informations que nous avons, les confronter et tenter de tracer des premières perspectives. Nous commençons à lancer un rassemblement de soutien, devant le commissariat (pensant que la garde à vue finirait 24h plus tard, donc le dimanche vers 16h). Nous nous ravisons. Dimanche vers la mi-journée Stéphane appelle Angela, sa compagne. Nous apprenons qu’il passera en comparution immédiate le lundi, qu’il va refuser sa comparution immédiate, que son arrestation a été très violente, qu’il a un hématome (flash ball) et 5 et 4 points de suture à la tête, qu’il a été emmené à l’hôpital, qu’il a des calmants, mais s’inquiète de l’insalubrité de sa cellule (risque d’infection). Stéphane raconte brièvement ce qui s’est passé. Il y a eu le matin une altercation en marge du plateau des couleurs. Des hommes s’en prenaient à des Gilets Jaunes et lui, parmi d’autres, sont arrivés pour aider les Gilets Jaunes. Il se trouve que les deux hommes, qui étaient en civil, sont deux fonctionnaires de police dont le directeur départemental de la sécurité publique. Nous commençons à chercher un.e avocat.e. Nous n’avons que peu d’éléments et déjà des rumeurs circulent, sur internet, dans la presse, parmi les personnes que l’on croise…

Nous continuons les appels téléphoniques. Un groupe commence à se former, par la force des choses. On se prépare à l’audience du lendemain. Stéphane (nous n’avons pas de nouvelle des proches de Maria) va refuser la comparution immédiate, cela permettra de préparer la défense et nous avons plusieurs pistes d’avocat.e.s, nous trancherons avec Stéphane à la sortie de l’audience.

Nous pensons qu’il faudra une défense commune, pour Stéphane et Maria et qu’en l’absence de plus d’éléments, il vaut mieux ne pas appeler à un rassemblement, le lundi 10, devant le tribunal. Nous voulons rester discrets pour ne rien aggraver.

Nous nous retrouvons le lundi 10 à 13h devant le tribunal de Valence. Nous sommes un petit groupe. Le moins qu’on puisse dire c’est que les abords du palais de justice ont été sécurisés. Il y a une quinzaine de camions de CRS garés dans les rues voisines. Les magasins à proximité ont reçu l’ordre de baisser leur rideau. Les salarié.e.s sont dehors, devant leurs vitrines, dans le froid, et nous regardent. Nous sommes une dizaine, à attendre simplement que notre ami soit libéré.

L’entrée du tribunal est bloquée par une ligne de CRS, en tenue de combat, qui nous refusent l’entrée (alors que l’audience est publique). Celui qui semble le chef, use d’intimidation à notre égard, à plusieurs reprises, nous demandant, par exemple, de quitter l’abri, contre le mur du tribunal, où nous nous tenons pour nous protéger de la pluie qui s’est mise à tomber, ou expliquant à Angela qu’elle ne rentrera pas car seuls les proches peuvent entrer et puisqu’elle n’a pas le même nom de famille que lui, elle n’est pas considérée comme une proche. Grâce au livret de famille elle pourra finalement entrer, mais nous (les ami.e.s) resterons dehors et l’audience se tiendra devant une salle remplie de forces de l’ordre.

Devant le tribunal nous rencontrons une famille, dont le fils aîné était également en garde à vue et passe en comparution immédiate avec les deux autres. Il s’agit de Dylan. Ils sont donc trois. Nous échangeons quelques mots avant que les parents et le jeune frère ne rentrent dans le tribunal.

Nous attendons trois heures sous la pluie, sans que les CRS ne baissent véritablement la garde. Puis la nouvelle tombe, par sms Angela nous dit que le procès est reporté au 26 décembre et qu’ils sont incarcéré.e.s jusqu’au 26. Nous sommes sous le choc. Une nouvelle séquence s’ouvre. Très rapidement, dans la nuit qui commence, sous la pluie, nous envisageons la suite, presque malgré nous, pris par l’urgence, sans comprendre encore ce que cette nouvelle veut dire, ce qu’elle implique, ce qu’elle cache.

Nous apprenons également le chef d’accusation qui lie les quatre : violence en réunion contre personne dépositaire de l’autorité publique ayant entraîné moins de 8 jours d’ITT (Incapacité Temporaire de Travail). Trois jours pour le directeur départemental de la sécurité publique et deux jours pour son chauffeur. Nous apprenons que le directeur départemental de la sécurité publique s’appelle Noël Fayet et que son chauffeur s’appelle le brigadier Fondeville.

A la sortie du tribunal nous recroisons la famille de Dylan, sous le choc, comme nous. Nous appelons l’amie de Maria dont nous avons le contact. Même stupeur au bout du fil, même incompréhension. Même tristesse. Même colère. Une certitude se fait jour : se rassembler, construire une solidarité entre les trois familles, entre les proches des trois inculpé.e.s. Agir ensemble.

Les forces de l’ordre sortent de l’audience en souriant. Les deux plaignants, le directeur départemental de la sécurité publique et son chauffeur sortent eux aussi. Ils sourient. Le directeur départemental de la sécurité publique (que nous avons identifié grâce à des photos sur internet) est sur le parvis et montre à la commissaire une vidéo sur son téléphone, en levant régulièrement les yeux vers nous, en nous désignant de la tête ou, discrètement, de la main. Quelles que soient les raisons de cette discussion autour de la vidéo, alors que les CRS sont toujours déployés, en tenue de combat, devant le tribunal et dans les rues autour, alors que vient de tomber cette nouvelle, le jeu des regards, des mouvements de tête et de mains, pour désigner certain.e.s d’entre nous, font partie d’une stratégie d’intimidation.

Par une personne sortant de l’audience, nous apprenons qu’ils étaient quatre, dans le box des accusés. Le quatrième s’appelle Tom. Personne ici ne le connaît. Personne devant le palais de justice n’est venu l’attendre et personne n’était à l’intérieur. La route est claire : construire la solidarité, entre les quatre familles, entre les proches des quatre inculpé.e.s, réunis par la force des choses.

Nous repartons sans avoir pu voir aucun des quatre. Eux, vont passer leur première nuit en prison. Les trois hommes à Valence et Maria à Corbas (juste à côté de Lyon), car il n’y a pas de prison pour femme à Valence. Sur la route qui nous ramène à Crest, à Saillans, à Die, nous parlons peu, sinon pour commencer à jeter les bases de ce que vont être les semaines à venir.

Dès le lendemain nous nous retrouvons à Saillans, nous établissons un QG dans un appartement. Nous nous divisons les tâches. Il faut trouver l’avocat, faire les démarches liées à l’incarcération (apporter les vêtements, obtenir le numéro d’écrou pour pouvoir écrire à Stéphane, lui envoyer de l’argent, faire une demande de parloir…), entrer en lien avec les autres familles, recueillir des témoignages de bonne moralité et, puisque Stéphane n’est pas avec nous, tenter de retrouver d’autres personnes présentes ce jour-là au Plateau des Couleurs, pour tenter d’y voir clair, retracer la chronologie des faits.

Nous rentrons en contact avec les trois autres familles et commençons à échanger sur les informations que nous avons. Tom était en formation à Die, nous parvenons à retrouver le numéro de téléphone de son père. Puis de sa mère.

Et tandis que nous nous heurtons à l’inertie et aux complexités de l’administration carcérale, nous rencontrons chaque jour de nouvelles personnes qui témoignent de ce qui s’est passé ce matin du 8 décembre au Plateau des Couleurs, à Valence. Très vite les différentes versions concordant, nous pouvons retracer le déroulement de la matinée. D’après ce que nous savons alors, l’altercation n’a duré que quelques secondes.

Voici les faits tels que nous avons pu les ordonner, suite aux différents témoignages:

Samedi 8 décembre 2018, au Plateau des Couleurs, un rendez-vous Gilets Jaunes est donné à 9h.

Le rassemblement se passe sans heurts, les manifestants ne bloquent pas la circulation mais sont présents sur les voies du rond point et discutent avec les automobilistes. Il y a environ 100 personnes. Ils ont annoncé qu’ils partiraient vers midi pour rejoindre un autre rond point occupé au sud de Valence.

Les forces de l’ordre, déjà présentes en petit nombre aux alentours du rond point sont renforcées peu avant midi. Dès 12h03, la cheffe des opérations lance les premiers ordres de dispersion. Les manifestants ayant annoncé leur départ à midi ne souhaitent pourtant pas se voir imposer un départ par la force. Pour autant, aucune insulte, aucun geste de violence n’est formulé. A peine quelques minutes plus tard, après les sommations, les forces de l’ordre chargent. Il y a plusieurs blessés. Des personnes qui se sont faites gazer, matraquer et des tirs de flash ball tirés à bout portant. Avant même cette charge, deux personnes, un père et son fils ont été interpellés sans motif apparent.

Les gilets jaunes encerclent un homme qui s’est pris un coup de matraque sur la tête (il existe une vidéo de cette scène) et demandent à ce que les pompiers soient appelés. Les pompiers arrivent au bout d’un certain temps. Il y a comme une trêve, mais les forces de l’ordre restent présentes.

Une fois les pompiers repartis avec les blessés, les manifestants restés sur place se comptent. Ils sont moins nombreux. Il s’est passé environ 45min depuis la première charge.

Aux alentours de 13h10/15, les gilets jaunes sont surtout regroupés devant le Burger King. Ils ont laissé quelques poubelles sur les voies de circulation mais personne n’est sur le rond point. Ils sentent un mouvement parmi les forces de l’ordre alors qu’ils commencent à se disperser tranquillement, regagnent le parking pour reprendre les voitures, afin de se rendre à la marche pour le climat (rdv fixé à 14h au centre ville de Valence). C’est à ce moment, qu’intervient une deuxième charge sans sommation, qui provoque la panique.

Les témoignages concordent sur le fait qu’ils n’ont pas compris ce qu’il se passait, un homme s’est même fait attaquer par derrière alors qu’il regardait son téléphone, et mettre violemment au sol, pied sur la tête. Des manifestants se réfugient dans le Burger King et les forces de l’ordre gazent à l’intérieur du restaurant. On peut voir une vidéo, sur facebook, où les familles sortent précipitamment avec leurs enfants dans les bras, en essayant vainement de se protéger des gaz lacrymogènes. Cette vidéo rend compte de la panique qui a régné à ce moment-là.

Les forces de l’ordre arrivent de plusieurs côtés. Les différentes actions qui suivent se passent très rapidement, parfois simultanément.

L’altercation pour laquelle sont inculpés Dylan, Maria, Stéphane et Tom se passe a priori juste après ce moment-là. Un homme est à terre en train de se faire agresser par deux personnes sans gilet jaune. Plusieurs Gilets Jaunes, appelés à l’aide, arrivent en courant et s’interposent. Les deux personnes en question sont les policiers en civil qui ont porté plainte.

La quasi totalité des personnes rencontrées ne se souvient pas de signes distinctifs (brassard, num de matricule etc…). A ce moment là, au moins un des hommes a sorti son arme de service. Les témoignages concordent sur le fait qu’une fois les armes vues, tous se rendent compte qu’il s’agit de policiers et s’en vont rapidement.

D’autre part, lors de cette journée, il y a eu au moins 17 interpellations et plusieurs blessés, ce qui est inhabituel à Valence. Les interpellations de Stéphane et de Maria sont d’ailleurs représentatives des violences opérées par les forces de l’ordre ce jour-là (Il existe plusieurs vidéos de l’arrestation de Maria et une des minutes juste après celle de Stéphane).

Après avoir été remis en liberté (audience du 20 décembre), ils ont comparu le 26 décembre à 14h devant le tribunal. Les peines sont très lourdes au regard des faits (de 9 à 18 mois de prison, avec à chaque fois 6 mois de sursis, assorti d’une somme d’argent pour dommages et intérêts ainsi que de 3 ans d’interdiction de manifester).

Lors de l’audience, le brigadier Fondeville est revenu sur sa déposition, en expliquant qu’il avait mal apprécié certains faits au vue de la rapidité des actions et de la cohue générale (il accusait notamment une personne d’avoir porté des coups et, en revoyant la vidéo, lors de l’audience, il s’est rendu compte qu’il s’était trompé). Le bénéfice de cette circonstance, n’a pourtant été accordé, à aucun moment, aux quatre inculpé.e.s, alors que les un.e.s comme les autres, en répondant aux questions, n’ont cessé de parler, eux aussi, de la rapidité des faits, de la simultanéité des actions, de la peur, de la cohue générale. Le juge n’a porté aucun crédit aux affirmations : nous n’avons pas vu de brassard, nous n’avons pas vu tout de suite les armes de service, nous ne savions pas qu’il s’agissait de policiers. Les seules affirmations retenues ont été celles du procureur, qui a martelé, de façon on ne peut plus théâtrale, que ces quatre-là s’étaient levés le matin, s’était préparés et étaient venus bouffer du flic.

Trois éléments, nécessaires, nous semble-t-il, à la bonne compréhension :

1. Depuis que le mouvement des Gilets Jaunes existe, depuis le premier samedi, depuis les premiers ronds-points occupés, il s’est trouvé des personnes, n’appartenant pas nécessairement toutes à la même mouvance, pour s’y opposer violemment, que ce soit verbalement ou physiquement. Le matin même, au Plateau des Couleurs, une altercation verbale avait éclatée, entre un gérant d’un centre commercial, son vigile et des manifestant.e.s.

2. Ce mouvement a fait naître un profond sentiment de solidarité. Le Gilet Jaune rend visible, un groupe, un camp social, et même si on ne se connaît pas, on avance ensemble, on a bravé ensemble le froid et la pluie sur les ronds-points, et on se soutient. Voilà pourquoi quand, ce samedi 8 décembre, des Gilets Jaunes en train de regagner leurs voitures entendent des appels ― ils sont en train de tabasser des Gilets Jaunes là-bas ! ils foncent. Il n’y a ni le temps de l’analyse, ni le temps de la réflexion. Il y a la peur mais il y a le groupe.

3. Parmi les témoignages récoltés il y a celui d’un homme, ancien gardien de la paix, qui se trouvait sur place par hasard. Il était venu retirer un coli chez Boulanger, avec sa compagne et son beau-frère. Il a assisté à la scène, et affirme, lui comme les autres, qu’il n’a pas vu de brassard, qu’il a demandé à ceux qu’il a compris être des policiers (à la vue de l’arme de service dégainée) de décliner leur numéro de matricule, en vain. Il a fini avec quatre gendarmes mobiles sur lui, s’est fait tazer et matraquer. Aujourd’hui il ne sort plus de chez lui et vit dans la peur qu’une telle scène de violence se reproduise. Nous avons pu le retrouver car sa compagne a publié sur FB un court texte pour remercier les Gilets Jaunes d’avoir aidé son compagnon à regagner sa voiture.

***

Nous avons décidé d’écrire ce texte face au relais médiatique d’une seule version des faits. Une version à charge. En effet depuis le 8 décembre, seule la version du procureur est relayée. Les médias appuient en premier lieu sur le fait qu’il s’agit du directeur départemental de la police, mais qui savait ce jour là qu’un homme en civil, isolé, à plusieurs centaines de mètres du théâtre des opérations, sans brassard, était le directeur départemental de la sécurité publique ?

A propos des brassards il faut le dire et le redire, avant de poursuivre : M. Noël Fayet portait, lors de l’altercation, son brassard au poignet. On a pu voir la vidéo lors du procès et ce brassard n’est pas à la place réglementaire, est invisible, à moitié caché sous la manche et celui de son collègue, le brigadier Fondeville, est négligemment descendu dans la pliure du coude, comme l’a reconnu ce dernier lors de l’audience du 26 décembre dernier. Mais cela personne ne semble s’en émouvoir. Et de la même manière, personne ne s’interroge sur la présence de deux policiers en civil, seuls, isolés, sans identification claire, ni sur ce que pouvait bien faire le directeur départemental de la sécurité publique, sur le terrain loin de ses hommes.

Nous pensons, nous, que ces quatre personnes se sont retrouvées au mauvais endroit au mauvais moment. Nous pensons que, comme c’est le cas dans d’autres procès envers les Gilets Jaunes, dans d’autres villes de France, il s’agit de faire un exemple, de ne pas fléchir face à une mobilisation populaire d’ampleur, qui invente sans cesse de nouvelles formes et qui, par là, se rend incontrôlable.

Pour établir la chronologie des faits, nous avons rencontré plus d’une dizaine de témoins, lu de nombreux témoignages écrits, décortiqué des vidéos live (via FB), croisé des photos. Si nous avons intitulé ce texte notre version des faits c’est que nous pensons, à l’issue de ces deux semaines de rencontre, discussion, témoignages, que ce NOUS est aussi vaste qu’hétérogène, que ce NOUS est nombreux et surtout que ce NOUS rend compte, malgré la diversité des sensibilités et des approches, des faits tels qu’ils ont été vécus par les manifestant.e.s, ce jour-là, sur le Plateau des Couleurs à Valence.

La beauté et la grandeur de ce mouvement c’est qu’il invente, à mesure, de nouvelles routes et que si nous ne partageons pas tou.te.s les mêmes histoires, les mêmes idées, nous partageons le terrain occupé, tous ces jours et toutes ces nuits, les actions menées et le gilet jaune.